Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme
les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la
richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière
efféminent le sentiment ou l'idée.
Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le
dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais
cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle
pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une
réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la
contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à
réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une
imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de
l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression
poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la
sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère,
l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions
terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus
en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations
et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une
diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués,
brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et
cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi
difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également
riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les
langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous
deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la
poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et
passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux,
semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les
portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre
de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance.
Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique,
comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la
passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour,
qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en
est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à
celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal
d'une Desdémona ou d'une Juliette dans Shakspeare, c'est un mélange du
platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf,
pastoral et pudique de Milton dans son Éden.
Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui
n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros
sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme,
généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de
chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les
épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne
reconnaît de véritable grandeur que dans la domination du héros sur
ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette littérature,
_Rama_, _Chrisna_, les _Pandavas_, sont des sages autant que des
héros.