VIII.

Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme

les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la

richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière

efféminent le sentiment ou l'idée.

Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le

dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais

cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle

pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une

réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la

contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à

réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une

imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de

l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression

poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la

sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère,

l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions

terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus

en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations

et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une

diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués,

brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et

cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi

difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également

riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les

langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous

deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la

poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et

passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux,

semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les

portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre

de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance.

Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique,

comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la

passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour,

qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en

est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à

celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal

d'une Desdémona ou d'une Juliette dans Shakspeare, c'est un mélange du

platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf,

pastoral et pudique de Milton dans son Éden.

Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui

n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros

sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme,

généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de

chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les

épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne

reconnaît de véritable grandeur que dans la domination du héros sur

ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette littérature,

_Rama_, _Chrisna_, les _Pandavas_, sont des sages autant que des

héros.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 316 / 339 题