Le héros, ravi d'admiration et de respect, s'avance vers l'ermitage de
_Canoua_ et l'appelle. L'ermite était absent; sa fille adoptive, la
belle _Sacountala_, sort à la voix de l'étranger; elle reconnaît le
roi.
_Sacountala_ était dans le costume d'une jeune religieuse indienne
consacrée au culte de la divinité, sous la direction du saint
vieillard. La beauté presque divine de la jeune vierge éblouit et
enlève le coeur du roi.--«Qui donc es-tu, fille céleste? s'écrie-t-il.
Comment vis-tu cachée dans ce désert? Où es-tu née, toi qui resplendis
de toute la divinité d'une fille des dieux? En t'apercevant seulement,
j'ai senti que mon coeur était enlevé de ma poitrine par un attrait
surnaturel.--Je suis la fille de Canoua, répond Sacountala toute
tremblante.--Mais, reprend le héros, Canoua est un saint qui a fait
voeu de dompter toutes les passions humaines, et qui serait mort
plutôt que de violer son voeu de continence. Je soupçonne un mystère
sous cette réponse.»
Sacountala lui confesse alors la vérité: elle a entendu un jour Canoua
en faire le récit à un brahmane errant qui recevait l'hospitalité dans
son ermitage. Elle n'est pas la fille de _Canoua_, elle est la fille
du célèbre anachorète _Visoumitra_, dont la sainteté a excité la
jalousie d'un dieu secondaire qui aspirait à surpasser en austérité et
en perfection toutes les créatures. Ce dieu, tremblant d'être surpassé
lui-même par l'anachorète _Visoumitra_, lui envoie la plus belle des
_Apsaras_, sorte de Vénus du ciel indien, pour le séduire.--«Qui,
moi?» répond-elle au demi-dieu, «j'oserais m'approcher de cet
anachorète pur, sévère et terrible, au front resplendissant comme le
feu du sacrifice, redoutable comme le temps qui détruit tout?
Cependant j'obéirai, puisque tu l'ordonnes. Mais seconde-moi dans ma
périlleuse épreuve, ordonne toi-même au dieu des airs de se jouer avec
grâce dans les plis de mes vêtements, et de les enfler légèrement
quand je danserai devant le brahmane; que l'amour s'attache avec le
regard à mes pas, et que le zéphyr répande autour de moi les parfums
de l'ivresse.»
Rassurée par la promesse du dieu qui lui promet son secours, «la
divine bayadère,» dit le poëte, «descend sur la terre, s'arrête non
loin de l'antre du solitaire, et, feignant de se croire seule, danse
sur une pelouse élevée d'où elle pouvait être aperçue de lui. Le vent
à l'haleine embaumée se joue dans les plis ondoyants de sa robe, qui
surpasse en blancheur et en transparence les rayons de l'astre pâle de
la nuit.
«Le solitaire succombe, il aime la divinité cachée sous les traits de
la danseuse céleste; une fille est née de cette union; l'_Apsara_, en
remontant au ciel, la laisse endormie à la porte de l'antre, sur un
lit de mousse et de fleurs.»
_Canoua_, en allant se baigner dans le fleuve, aperçoit l'enfant
endormi sur la rive; mille oiseaux de la forêt volaient et
tourbillonnaient sur sa tête, agitant leurs ailes pour rafraîchir et
ombrager le front de la divine enfant. Il la prit dans ses bras, la
fit allaiter, et l'éleva avec la sollicitude d'un père. Il lui donna
pour nom le nom des oiseaux qui planaient sur sa tête au moment où il
l'avait recueillie au bord de l'eau.