VII.

Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe

par le caractère gigantesque des poésies primitives, comparé à la

dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au

premier coup d'oeil ce caractère de virilité dans l'antique, de

raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme

antique de _Sacountala_ avec le drame relativement plus moderne qui

porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:

Le héros primitif, _Douchmanta_, régnait sur l'Inde tout entière. Il

descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient

religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait

prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces

et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient

régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le

soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus

nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de

gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur

lait.

Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un

cheval fougueux qu'à dompter un éléphant ivre de fureur, toujours

vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue, du

cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels, en

éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration de

son peuple.

Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de

fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une

vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme

il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons

perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des

chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants,

une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout

l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines

de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles

transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec

moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi

descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux

brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient à attirer sur le

monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le dieu créateur).

Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de

suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi

rapide que l'est dans son vol _Souparna_, la célèbre monture de

Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la

lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé,

abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le

lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les

airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se

précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et

ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour

se rendre maîtres d'une aussi terrible proie.

Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de

l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa

massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts,

on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts

d'écume et de sueur, dans le voisinage des eaux pour y éteindre le

feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de fatigue sur les

bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles cris. Poussés par

le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en furieux sur leurs

imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les étreignant dans

leurs énormes trompes, en tirent une terrible vengeance. C'est ainsi

que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne présente bientôt plus

que l'aspect d'un funeste champ de carnage, dévoué au silence, couvert

de cadavres, souillé de sang et jonché de tronçons de lances brisées,

de massues, d'arcs, de flèches, et de débris d'armes de toute espèce.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 180 / 339 题