Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe
par le caractère gigantesque des poésies primitives, comparé à la
dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au
premier coup d'oeil ce caractère de virilité dans l'antique, de
raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme
antique de _Sacountala_ avec le drame relativement plus moderne qui
porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:
Le héros primitif, _Douchmanta_, régnait sur l'Inde tout entière. Il
descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient
religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait
prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces
et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient
régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le
soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus
nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de
gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur
lait.
Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un
cheval fougueux qu'à dompter un éléphant ivre de fureur, toujours
vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue, du
cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels, en
éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration de
son peuple.
Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de
fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une
vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme
il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons
perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des
chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants,
une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout
l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines
de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles
transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec
moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi
descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux
brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient à attirer sur le
monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le dieu créateur).
Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de
suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi
rapide que l'est dans son vol _Souparna_, la célèbre monture de
Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la
lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé,
abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le
lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les
airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se
précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et
ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour
se rendre maîtres d'une aussi terrible proie.
Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de
l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa
massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts,
on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts
d'écume et de sueur, dans le voisinage des eaux pour y éteindre le
feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de fatigue sur les
bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles cris. Poussés par
le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en furieux sur leurs
imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les étreignant dans
leurs énormes trompes, en tirent une terrible vengeance. C'est ainsi
que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne présente bientôt plus
que l'aspect d'un funeste champ de carnage, dévoué au silence, couvert
de cadavres, souillé de sang et jonché de tronçons de lances brisées,
de massues, d'arcs, de flèches, et de débris d'armes de toute espèce.