Je reprends:
Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante
que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de
_Sacountala_ tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un
seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du
Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main
de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée
de ce délicieux et naïf épisode extrait du _Mahabarata_, et écrit avec
une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.
Dans les oeuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de
l'Italie, le caractère pour ainsi dire _granitique_ des premiers
poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de
plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile
le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies
s'efféminent: au lieu de Job vous avez Sénèque, au lieu d'Homère vous
avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette effémination de la
poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne sont pas moins
sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos jours. En
s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le
chef-d'oeuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la
simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque
toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. _C'est
beau comme l'antique_, disent tous les peuples lettrés. La poésie
jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein
de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se
corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la
retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son
berceau.