II.

Ici finit le premier chant du _Brahmane_. Le second chant s'ouvre par

le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à

l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le

convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée

de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette

société conjugale des Indes primitives, il faudrait lire en entier

cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux:

«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de

caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre

inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la

nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une

épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi

de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle

doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice

accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le

ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je

t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un

fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces

deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que

les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue

sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée

de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable

de me maintenir toujours dans cette rectitude de conduite que toute

âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule de sa

race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je dans

cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle deviendra

peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront pas sa

mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les

mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je

veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons

ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel

désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers

enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du

fleuve desséché.

«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée,

je t'ai donné une postérité.

«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce

n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les

femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand

crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!»

Elle dit, son mari la serre contre son coeur, et leurs larmes se

confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs yeux.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 175 / 339 题