Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique
et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du
_Mahabarata_, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques
minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à
un chant épique. Il est intitulé _le Brahmane infortuné_. Le poëte est
inconnu. Lisons:
Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est exterminée, un
pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison, deux jeunes
vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux vainqueurs; la
ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée par Bahas, chef
cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée soumise. Chaque
jour on devait lui amener un des principaux habitants à immoler à sa
vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter leurs maîtres en
mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran en s'offrant à la
mort à la place de leur père. Ici commence le récit dialogué du poëte
épique:
«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie,
était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé _Bhima_,
pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture
dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des
lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son
hôte.
Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à _Bhima_, «nous
habitons en sûreté et en paix la maison de ce vénérable prêtre; tous
les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous reconnaître
les services que nous devons à sa demeure? car on n'est vraiment homme
qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux fois le prix de ce
que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà pourquoi, ô mon fils,
je voudrais tant connaître la cause de la douleur qui afflige le
brahmane, et soulager la peine de cette maison.»
«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne
me coûtera pour la soulager.»
C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du
brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant;
aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix:
ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le
brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père
inclinait sa tête vers le sol.
«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux;
la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit
autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces mots dont tu te
souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!--Tu m'as répondu: Je
suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon père!...
Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux, mes
prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux
cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant
c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver
une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma
place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère;
épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont
envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour
compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes
enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si
tendre, si innocente de tout mal!
«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son
bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues?
«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour
la maison d'un époux, elle qui me fait participer par sa pureté, moi
et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le jour où elle
fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue postérité et
des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas.
«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon coeur se
déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur
manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver
un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous
ensemble!»