Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux,
témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce
dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne;
il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici
signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire.
L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses
vêtements, lui propose à la fin de jouer sa femme, la belle et
infortunée Damayanti.
Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais
il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus
d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches
aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job.
Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau
pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui
adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari.
Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la
nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais
le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants
que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble
conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours
que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils
arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes;
une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des aliments pour le
jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux s'abattent sur le sol;
Nala jette sur eux son manteau comme un filet, pour les prendre; mais
les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort de leurs ailes réunies,
ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et laissent Nala et
Damayanti entièrement nus.