Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure
qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants;
qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et
qu'elle ne sera qu'à lui seul.
Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes
de la _Bible_ ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de
l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus
grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un _Salvator
Rosa_ ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en
revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'oeil du poëte.
À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre
tableau que l'on dirait échappé, comme la création d'Ève, à la muse
inspirée de Milton chantant les beautés primitives du paradis
terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des
princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards
de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours
éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée.
L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se
dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir
librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le
sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et
s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans
le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle
le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui,
pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule
les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les
découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en
prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique
admirable, et les invoque tour à tour au nom de la vérité. Son
invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de l'amazone
et la candeur d'une fille tendre et innocente.
Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses
paroles et la soif de _vérité_ qui la dévore, accueillent ses voeux:
ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le
distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne
de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement
dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle
ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs
fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la
poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses
traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la
sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe
profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures:
«L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il
travaillera à la sueur de son front.»
Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur de pensée, indique le
terme de la tentation. La _vérité_, que Damayanti invoque avec des
expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards, l'arrache à
son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à connaître le
prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste. Tout cela est
symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme aimante, entraînée
par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui signifie ici l'être
de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois, réserve à son
héroïne de plus cruelles épreuves.
«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et
craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa
rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi
son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.»
Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui
dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je
te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette
enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes dans la
joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux.
Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il
aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à
cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans
cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force
ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme.