Mais poursuivons l'épisode.
«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher
la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du
printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.»
Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux.
Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux
parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette
cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait
accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les
génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au
dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à
ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur
costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans
tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent
l'éprouver; ils lui ordonnent, au nom de leur divinité, d'aller
lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux, charmés
de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son choix
pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux tous.
Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de
son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans
son coeur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les dieux;
il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message.
La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti,
est biblique.
«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de
se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils
ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent
immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne
commençons pas, nous continuons de nous aimer.»
Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne
la plus éthérée et la plus mystique, celle de _Dante_ lui-même, n'a
pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique et aussi sainte à la
fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham demandé à un
amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père sur son fils.