Après la poésie qui chante, ou _lyrique_, après la poésie qui pense,
ou _philosophique_, la poésie qui raconte, ou la _poésie épique_, est
le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes races
humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur passage
sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire
éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.
L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une
seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de
siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples
d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de
plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels
venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses,
héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le MAHABARATA et le
RAMAYANA.
De même que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, ces deux épopées du monde
grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions
confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies,
coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes
épiques de l'Inde, le YANA et le MAHABARATA, furent primitivement des
récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, chantés
par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.
Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne
suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou
récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui
chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces
récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté
comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont
jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de
ses moeurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses
fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées
indiennes.