Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le
grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le
dire?
Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie
au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour
maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos
mères?
Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie,
où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du
chameau sur les sables brûlés de la terre?
Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous
la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur
les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la
toile?
Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images
sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de
ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une
émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la
richesse.
Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau.
L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise
pleure, le coeur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit,
l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez
chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie
de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment:
cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point
d'écho pour le chiffre.