Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes
dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une
mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile
émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent
de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des
chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids
d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se
fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre
ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges
renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles
glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages
coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière
fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui
rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du
pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la
grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés,
interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule
s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à
travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le
clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps
le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche
rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant
visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur
les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce
bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur
et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur,
presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle
pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle
espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée
éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se
réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se
fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la
cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de
ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle.
Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces
merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému
autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser
les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous
submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos
lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!
Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les
énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre
séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a
sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la
langue usuelle, expression des choses ordinaires.