VII.

Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes

dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une

mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile

émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent

de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des

chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids

d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se

fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre

ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges

renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles

glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages

coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière

fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui

rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du

pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la

grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés,

interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule

s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à

travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le

clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps

le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche

rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant

visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur

les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce

bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur

et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur,

presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle

pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle

espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée

éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se

réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se

fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la

cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de

ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle.

Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces

merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému

autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser

les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous

submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos

lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!

Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les

énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre

séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a

sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la

langue usuelle, expression des choses ordinaires.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 139 / 339 题