V.

Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit

être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les

sentiments qui l'émeuvent?

Nous répondons encore par le même mot: _mystère_.

L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie

dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait

reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec

précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première

impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique.

Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:

Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de

prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par

un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses

horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui

l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et

consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes

et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par

l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des

jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans

qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier

de l'homme.

Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois

bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais

l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à

recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus

inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une

alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis

jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le

ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses

petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri strident du grillon qui

cuit au soleil sur la terre aride; ou le bruissement sec et métallique

des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les

autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de

mer, le silence mélancolique de l'étendue.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 137 / 339 题