Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit
être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les
sentiments qui l'émeuvent?
Nous répondons encore par le même mot: _mystère_.
L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie
dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait
reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec
précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première
impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique.
Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:
Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de
prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par
un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses
horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui
l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et
consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes
et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par
l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des
jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans
qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier
de l'homme.
Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois
bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais
l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à
recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus
inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une
alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis
jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le
ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses
petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri strident du grillon qui
cuit au soleil sur la terre aride; ou le bruissement sec et métallique
des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les
autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de
mer, le silence mélancolique de l'étendue.