L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de
sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le
Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à
l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son coeur ou à
son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des
choses extérieures ou intérieures.
À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de
l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni
prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du
coeur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un
langage simple, habituel et tempéré comme elle.
Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand
l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à
l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand
l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand
l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la
plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter,
pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait
entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême,
l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la
contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier le monde
des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses heures de
loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde
réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse
jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage
sur la grande mer; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté
des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors
les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes,
si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si
supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche
naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus
harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa
langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme
la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille; comme la
peinture invente la couleur, ce chant des yeux; comme la sculpture
invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour
un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa
suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule,
chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre
divin et immortel de tous les sens.
Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer
cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute
l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe
du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans
l'imagination.