Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non
dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a
été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.
Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses
nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture,
politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie
publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires,
polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques,
affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou
de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.
Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement
en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette
autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les
héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes,
les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent
degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la
pensée.
Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est
incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.
Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression
humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il
fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là?
Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des
formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette
révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la
nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous
nous-mêmes: