III.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non

dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a

été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.

Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses

nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture,

politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie

publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires,

polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques,

affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou

de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement

en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette

autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les

héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes,

les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent

degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la

pensée.

Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est

incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.

Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression

humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il

fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là?

Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des

formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette

révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la

nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous

nous-mêmes:

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 135 / 339 题