Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du
renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour
elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses
extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.
«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en
finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les
dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»
Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui
recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.
«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention?
et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il
dissipé?»
«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix
l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir
conformément à ce que je crois.»
«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et
auditeur du miraculeux entretien entre le fils de _Vaaseda_ et le
magnanime fils de _Pandoa_, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre
cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révélée par
Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce
saint et merveilleux dialogue de _Krisna_ et d'_Arjoùn_, plus mon
coeur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit
_Krisna_, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit _Arjoùn_, le
puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la
fortune, la victoire et la vertu!»
Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et
morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la
prétendue barbarie et la grossière superstition que certains
philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur
orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un
âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et
lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des
hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine
pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les
flancs de l'Himalaya?
Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il
fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces
peuples, car avant de parler il faut penser.
Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la
fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.
_POST-SCRIPTUM_.
Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans _la
Presse_, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me
reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain
de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture
de _l'Imitation_ et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques
du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité,
en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un _progrès
indéfini et continu_ sur ce petit globe.
Nous lui répondrons incessamment entre deux _Entretiens littéraires_,
ou même dans un des _Entretiens littéraires_ que nous publions; car M.
Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de
beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes
réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face
le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en
assoupir en nous le sentiment avec de l'_opium_. Ce suc de pavots,
quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand
poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité
indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui
n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux
mystères!
Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et
continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à
un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De
l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la
nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre
d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'_Hamlet_, qui jouent aux
osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des
morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici
respectons au moins notre néant!
Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens
se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens
transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante
et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations
humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est
rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures
de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de
M. Thierry:
«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de
ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à
table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la
salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au
dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile,
entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est
plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni
frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin
d'oeil, et _de l'hiver il repasse dans l'hiver!_ Telle me semble la
vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la
longueur du temps qui la précède et qui la suit: _de l'hiver il
repasse dans l'hiver_.»
L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la
condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès;
l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce
température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui,
poursuivie par l'instabilité humaine, _repasse de l'hiver dans
l'hiver_.
Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la
chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre
oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même
de nos songes!