--«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur
_Arjoùn_, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà
absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où
demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»
--«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la
sainteté et dans la lumière qui balaye son coeur de tout autre désir
que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne
s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal
terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui
peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté
tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux
aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la
faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!
«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans _la nuit du
temps_, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou
_saint_ ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses
veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature
incorporelle de Dieu!
* * * * *
«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le
philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein
de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la
contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout
motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»