--«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève _Arjoùn_;
«le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants.
J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais
cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir;
l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la
jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui
est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos
organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du
chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses
n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes
choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que
rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de
destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est
incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme
ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux
vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa
vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le
feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit
que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies,
comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un
commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent
avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur
état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte
pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta
conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères
et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois
vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui
résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié
qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des
liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable
félicité!»