«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même
des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de
cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans
nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et
ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte
à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de
force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis.
J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette
fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui
sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son
intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était
le sage, et que j'étais l'ignorant et le barbare d'une civilisation
qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, ou qui n'y
était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de l'Occident y
arriverait un jour.
«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce
despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit,
sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre.
Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure
de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent
comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou
moins vague de l'existence sous le même rayon.
«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non
leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire
ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet
d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous
permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.»
De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement
la nature, m'avait convaincu de mon crime. L'Inde m'avait révélé une
plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la nature
entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne:
l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin
du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.
Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque
reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation
primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire
de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui
portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie
et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race
humaine.