«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et
en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas
mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où
nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel
l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des
profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des
paroles; car l'oeil a son langage, surtout quand il s'éteint.
«Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma
cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai jamais
offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à mort?
Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de jeunesse,
de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne,
mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces
touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de
sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi ou un
juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te pardonne; il n'y a
pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon
assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la douleur, des larmes.»
«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé.
Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la
voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses
yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.
«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais je repris le fusil par
pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second
coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette
fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri; il ne
flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se coucha
triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence,
comme dans le deuil de la même mort.
«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène
les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son
troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil
à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces
restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire
par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces
merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée
des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y
sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a
vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa
création animée ou inanimée.
«Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, d'épreuve en
épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de l'Himalaya. À mesure
que la route devient plus longue, plus pénible et plus glaciale, le
héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont le plus aimé sur
terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, rebutés de ses
infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses pieds sur les
sommets de glace et de neige dans son ascension. Parents, amis,
frères, amante même, finissent par se lasser de dévouement ou par
s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et plus inséparable
de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant les traces de son
maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher avec lui.
«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui,
mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une
justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation
de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si
son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas
avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent
entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous les
deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le citerai
bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.