«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai
les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un
de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même
éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se
mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si
une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une
impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre
à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi de
lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme
si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis
ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où
jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement et
religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les
larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai
Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de
créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité,
et de les exprimer dans une si divine expression.»
Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers
d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du
fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression
de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les
âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et
inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule,
s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de
distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme,
et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel!
Voilà la littérature du genre humain!