XXIX.

«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai

les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un

de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même

éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se

mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si

une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une

impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre

à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi de

lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme

si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis

ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où

jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement et

religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les

larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai

Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de

créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité,

et de les exprimer dans une si divine expression.»

Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers

d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du

fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression

de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les

âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et

inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule,

s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de

distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme,

et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel!

Voilà la littérature du genre humain!

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 121 / 339 题