«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue
d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant
avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux
littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se
levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres
que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la
chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur
mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement
les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant
doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de
journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées
qui se réveillent dans l'esprit.
«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite
sans éprouver la passion de la lire. Je ramassai quelques feuilles à
demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces fragments étaient
l'oeuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute leur existence et
tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder d'autres mondes.
Il se nomme le baron d'Eckstein, philosophe, poëte, publiciste,
orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des siens, vivant
dans un siècle, pensant dans un autre.