XVII.

«Qu'est-ce que l'homme?» continue cette philosophie primitive de

l'Inde.

«L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un

matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il

ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe

auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de

sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il

ne vaut pas la peine d'être calculé; si on le mesure à l'infini des

temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine

d'être supputé; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance, à

son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être nommé. Il ne

connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le bonheur que de

nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques frissons de

plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un point

sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur est de

s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction avec la

bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire

infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette

contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture,

il imagine, et il conclut. Que conclut-il? un mot qui l'écrase

lui-même: Mystère! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce

mystère qui l'écrase?

«Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi; à la fin il

ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc.

«Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient

les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné? Non; car

Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de

grandeur, de félicité qui peut découler toujours de lui sans

l'épuiser jamais; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner

sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté,

ni la puissance. Ce n'est donc pas cela.

«Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier

couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous

les épis contenus dans la première semence se ressentent de

l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à

perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale

qui est son danger et sa gloire?

«Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté,

toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à

ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première

innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être!... Il n'y a

rien là, quoi qu'on en dise, de contradictoire à l'idée du Dieu

parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit

que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps,

et que la dernière goutte d'eau ne participe pas à la corruption de

la source?

«Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu

donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa

propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté

morale, en l'assujettissant ici-bas à des épreuves pénibles et

mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le

ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête

de sa propre félicité? Peut-être!... Il n'y a rien là ni

d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire

justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice? Participer

soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême?

Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot: _Vous serez

des dieux?_

«Dans tous les cas, mystère! Il n'y a d'évident que le sentiment de la

douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement.»

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 109 / 339 题