XIII.

Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance

et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la

civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins

laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une

société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus

ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par

l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre,

déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus

perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place

où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route,

mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des

philosophes de la perfectibilité indéfinie.

Or, il n'est pas douteux que, dans l'oeuvre de cette croissance

relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation

ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée

par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui

en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la

vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une

race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit

tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses

membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le

sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de

l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns

croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis

sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un

perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le

secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre

espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres,

méritoire chez tous.

Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des

progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont

convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à

l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles

ici-bas, ne seront pas perdus pour l'_être humain_, et que, interrompu

ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la

mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité,

de l'absolu, de l'infini.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 105 / 339 题