Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance
et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la
civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins
laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une
société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus
ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par
l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre,
déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus
perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place
où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route,
mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des
philosophes de la perfectibilité indéfinie.
Or, il n'est pas douteux que, dans l'oeuvre de cette croissance
relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation
ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée
par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui
en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la
vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une
race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit
tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses
membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le
sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de
l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns
croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis
sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un
perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le
secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre
espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres,
méritoire chez tous.
Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des
progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont
convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à
l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles
ici-bas, ne seront pas perdus pour l'_être humain_, et que, interrompu
ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la
mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité,
de l'absolu, de l'infini.