XII.

Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans

l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde

et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct

est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc

un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette

terre.

Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou

surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un

perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été en

effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin: d'abord

comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à son

perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint

par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici son

atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher, c'est

ailleurs qu'il arrive.

En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de

perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement

méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine,

à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité:

s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec

désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas,

c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice

de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de

l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le

sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul,

l'homme collectif est né pour ses semblables: se dévouer au

perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou

indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables,

c'est donc le devoir, c'est donc la vertu!

Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir

difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de

l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il

crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de

perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient

illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce,

n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative,

locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et

continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la

nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est

attesté comme une vérité.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 104 / 339 题