Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans
l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde
et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct
est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc
un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette
terre.
Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou
surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un
perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été en
effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin: d'abord
comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à son
perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint
par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici son
atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher, c'est
ailleurs qu'il arrive.
En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de
perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement
méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine,
à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité:
s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec
désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas,
c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice
de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de
l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le
sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul,
l'homme collectif est né pour ses semblables: se dévouer au
perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou
indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables,
c'est donc le devoir, c'est donc la vertu!
Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir
difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de
l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il
crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de
perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient
illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce,
n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative,
locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et
continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la
nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est
attesté comme une vérité.