Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de
l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu
a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait
parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse
invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se
rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur
complet et permanent sur la terre.
Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel
est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était
nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait
mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre
pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct,
l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses
mains sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la devançant
par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe pas ici,
est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le mouvement à
toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du
perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité
plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde,
mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal
placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie.
Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe
flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous
conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur
éternel.