XI.

Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit

dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur

science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous.

Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure

en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous

disons: _Cela est antique_. Quelle raison avons-nous de préjuger

mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences

éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos indices?

Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le

mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces

symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce

humaine?

Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne

rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement

qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne

moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons

pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.

Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères,

parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie

en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et

les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent

en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse

rétabli par le bien, pour se rompre encore.

Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples?

Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde

primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne

voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre

moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers

siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la

bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que

quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi

lumineux que le foyer de notre jeune Europe.

Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon,

Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques

nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter

à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme

les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout

fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux

dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'oeuvre.

Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, comme

l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement

énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent

avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement

même des peuples européens à chercher des formes meilleures de

gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude

d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.

Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la

gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de

bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon,

qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en

moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une

borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans

leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le

progrès.

Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement

qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de

bien-être paraît être le partage des peuples; seulement cette somme

de bonheur est plus équitablement répartie depuis l'abolition de

l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage est-il aboli? Sur

une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le remplace. La

barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore l'immense

majorité des zones géographiques du globe.

Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le

bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que

l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance

physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé

l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un

insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y

coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler

des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue

appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et

par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe

finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est

le progrès quotidien vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le progrès

dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son supplice

prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette procession

éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se moquer de

l'humanité.

La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc

pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 103 / 339 题