Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit
dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur
science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous.
Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure
en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous
disons: _Cela est antique_. Quelle raison avons-nous de préjuger
mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences
éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos indices?
Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le
mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces
symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce
humaine?
Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne
rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement
qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne
moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons
pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.
Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères,
parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie
en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et
les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent
en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse
rétabli par le bien, pour se rompre encore.
Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples?
Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde
primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne
voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre
moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers
siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la
bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que
quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi
lumineux que le foyer de notre jeune Europe.
Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon,
Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques
nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter
à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme
les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout
fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux
dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'oeuvre.
Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, comme
l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement
énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent
avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement
même des peuples européens à chercher des formes meilleures de
gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude
d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.
Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la
gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de
bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon,
qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en
moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une
borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans
leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le
progrès.
Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement
qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de
bien-être paraît être le partage des peuples; seulement cette somme
de bonheur est plus équitablement répartie depuis l'abolition de
l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage est-il aboli? Sur
une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le remplace. La
barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore l'immense
majorité des zones géographiques du globe.
Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le
bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que
l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance
physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé
l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un
insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y
coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler
des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue
appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et
par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe
finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est
le progrès quotidien vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le progrès
dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son supplice
prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette procession
éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se moquer de
l'humanité.
La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc
pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.