Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans
limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui
déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine; qui prend pour créateur,
à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de
chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but
emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une
sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps
qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de
Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme _de l'abstraction et de
l'inertie!_
Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative,
qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât
de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une
création, un homme et un Dieu à son image!
Ombres de rêves!
Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces
théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la
philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur,
apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors
qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race
d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou
de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous
aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et
plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions
mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti
de la main de Dieu d'où il venait de _tomber_, encore tout imprégné
des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts
intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus
vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait
dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, _Apollon de
la nature_ devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration
et d'amour.
Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette
époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait
rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté
morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que
cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence
une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres
de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui
laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires
confuses de son état primitif.
Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté
qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée
de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que
les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances,
la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la
voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans
l'immortalité.
Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu,
comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier
jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le
Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau
d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la
terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de
l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui
fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous
croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et
éternité.