VI.

Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans

limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui

déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine; qui prend pour créateur,

à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de

chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but

emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une

sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps

qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de

Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme _de l'abstraction et de

l'inertie!_

Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative,

qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât

de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une

création, un homme et un Dieu à son image!

Ombres de rêves!

Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces

théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la

philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur,

apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors

qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race

d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou

de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous

aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et

plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions

mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti

de la main de Dieu d'où il venait de _tomber_, encore tout imprégné

des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts

intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus

vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait

dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, _Apollon de

la nature_ devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration

et d'amour.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette

époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait

rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté

morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que

cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence

une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres

de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui

laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires

confuses de son état primitif.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté

qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée

de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que

les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances,

la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la

voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans

l'immortalité.

Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu,

comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier

jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le

Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau

d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la

terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de

l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui

fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous

croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et

éternité.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 98 / 339 题