Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par
sa soeur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel
j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à
son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de
_la Madeleine_, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes
ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends
cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de
l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon
avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon
premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me
refusera pas d'exaucer le dernier voeu de mon coeur.»
Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux
vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé
par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert
à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce
poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais
que pour le décorer sur la terre.
Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil
sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce
reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu
de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos coeurs remplis d'autres
sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations
d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non
la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique
de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques
réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme
on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le
respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans
son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées
éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes
amis.
Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de
cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des
sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra
qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive
image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son
caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le coeur, une larme
plus chaude et plus intarissable dans les yeux.
Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop
interrompu.