Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait
tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la
révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la
tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans
ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors
avec une verve virile sa belle tragédie de _Cléopâtre_, dont le style
a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais
l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous
lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était
ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un
pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de
_Tempé_, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence,
si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des
bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques
gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers
faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes
cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de
chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que
ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les
miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette
grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une
nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.