XXX.

Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait

tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la

révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la

tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans

ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors

avec une verve virile sa belle tragédie de _Cléopâtre_, dont le style

a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais

l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous

lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était

ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un

pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de

_Tempé_, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence,

si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des

bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques

gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers

faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes

cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de

chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que

ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les

miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette

grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une

nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 85 / 339 题