Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la
revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de
célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des
articles de critique de moeurs qui rappelaient _Addison_ ou _Sterne_;
des tragédies bibliques, où le souvenir d'_Esther_ et d'_Athalie_ lui
avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de
Racine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inoffensive
malice de l'intention; enfin des _Lettres parisiennes_, son
chef-d'oeuvre en prose, véritables pages du _Spectateur anglais_,
retrouvées avec toute leur originalité sur un autre sol: tout cela
avait consacré en quelques années le nom du poëte et de l'écrivain. Sa
jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par
une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup
d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.
Telle on la retrouve après la révolution de 1830.
Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La
jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la
chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid
d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.
M. de Girardin avait créé un grand organe politique, _la Presse_,
puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en
même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon
autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les
passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse
mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse
mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces
ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des
idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux
de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et
profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.
Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des
passions par la douce impartialité de son coeur; elle ne se mêla
jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs,
secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de
son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces
territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour
traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.
Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour
mieux constater son _alibi_ dans les blessures que les différents
partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais
responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand
dans le coeur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois
s'irriter, jamais haïr.