On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les
rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une
prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce
plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des
coquetteries, c'est l'innocence.
Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque
enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut
n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils
vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui
concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de
père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle
des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un
éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son
coeur.
Le comte d'Artois les écouta sans surprise, accoutumé qu'il était par
eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de
félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient
trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de
Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne la
remplacerait jamais dans son coeur, et qu'il allait donner ce coeur à
Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il évita même
de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait
prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut
jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était
trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au coeur d'un roi.