Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle
pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé
une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point
d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon
attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais
songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!
Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur
un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut
regarder d'en haut ce qu'on aime.
Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit
ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure
très-méconnue.
Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de
beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris
après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes
à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol
ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais,
madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui
firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de
Paris. Elles furent le noeud entre la liberté épurée de sang et la
gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais
ravissant, de la France entre deux larmes.