Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'oeuvre littéraires des
époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que
ces chefs-d'oeuvre ou ces fragments de chefs-d'oeuvre que nous croyons
des commencements, n'étaient que des _continuations_ ou des
renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas
parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les
distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque
certitude.
Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi
éloquente que celle de _Job_ nous apparaît tout à coup avec le livre
qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette
éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la
tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que
quand un poëte comme _Homère_ apparaît tout à coup avec une perfection
divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une
prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas
sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute
une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le
chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et
derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands
poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous
empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien
dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand
monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière
ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce
monument est le chef-d'oeuvre, mais non le commencement.