VIII.

Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'oeuvre littéraires des

époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que

ces chefs-d'oeuvre ou ces fragments de chefs-d'oeuvre que nous croyons

des commencements, n'étaient que des _continuations_ ou des

renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas

parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les

distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque

certitude.

Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi

éloquente que celle de _Job_ nous apparaît tout à coup avec le livre

qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette

éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la

tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que

quand un poëte comme _Homère_ apparaît tout à coup avec une perfection

divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une

prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas

sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute

une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le

chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et

derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands

poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous

empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien

dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand

monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière

ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce

monument est le chef-d'oeuvre, mais non le commencement.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 51 / 339 题