Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature
ou cette _expression mémorable_ de l'esprit humain a dû se multiplier
dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres
écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature
universelle.
Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné
des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De
même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et
n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà
duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais
remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi,
un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après
une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une
certaine durée de mort.
Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les
empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les
peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on
transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se
transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature
sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus
grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces
langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples
nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes
de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de
l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.
Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont
le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas,
de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de
l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et
immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment
accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des
langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les
jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont
confié?