VII.

Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature

ou cette _expression mémorable_ de l'esprit humain a dû se multiplier

dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres

écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature

universelle.

Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné

des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De

même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et

n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà

duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais

remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi,

un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après

une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une

certaine durée de mort.

Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les

empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les

peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on

transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se

transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature

sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus

grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces

langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples

nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes

de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de

l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.

Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont

le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas,

de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de

l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et

immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment

accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des

langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les

jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont

confié?

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 50 / 339 题