Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la
parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet
instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées,
des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à
l'infini.
Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes
corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre
son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur
qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une
idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées,
et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui
est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la
parole qui dit Je pense, la parole qui dit _J'adore_, mot sublime et
final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un
vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà
donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de
lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son
enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un
Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens
qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus
ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être
complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper,
qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.
Sa grandeur, c'est de s'exprimer.
La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par
l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il
faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression _mémorable_,
c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.