XXXVI.

Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la

rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu

forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche

comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom?

Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi

au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa

présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la

femme, le vieillard, l'enfant?

Les enfants des _Samiens_ insultaient Homère parce que, disaient-ils,

Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil

des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est

dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du

ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte

du ciel pour Homère.

Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les

_Samiens_. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux

de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien,

c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir,

c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute

l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et

ce qui l'attend; je voudrais de tout mon coeur (le Ciel m'en est

témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste

de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a

porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire

ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à

un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour

croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des

hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des

hommes! La vie ne m'est plus rien.

La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées

ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier

et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule,

quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les

lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses

décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres,

rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante

d'illusions.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 39 / 339 题