Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu
mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore
d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je
goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles
rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un
bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple
abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez
fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en
bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu
n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du
limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de
soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux
les hommes qui meurent à l'oeuvre, frappés par les révolutions
auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle
est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous
pour rien?...