XXXV.

Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis

sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de

ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me

heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses

ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées

de mon coeur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce

coeur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de

démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide

des heures que personne ne compte plus!

Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques coeurs et dans

un modeste héritage. Et encore ces coeurs souffrent par moi, et ces

héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour

aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le _Dante_.

Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels

j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut

renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre

caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui

me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser

d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres;

ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur,

l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je

ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais

mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant

l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que

j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient

obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la

retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient

que sous mes démolitions.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 38 / 339 题