Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole
intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais
il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas
suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur
la vie de l'homme public et sur le coeur de l'homme privé.
Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque
dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne
découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le coeur gonflé
d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes
par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses
pudeurs de convention. Si le _Laocoon_ se torturant dans le marbre
sous les noeuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses
tortures?... Quand le coeur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?
Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer
l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De
tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré,
homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action,
rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire
lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais
elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon coeur que
celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant
leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des
couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!