XXXIV.

Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole

intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais

il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas

suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur

la vie de l'homme public et sur le coeur de l'homme privé.

Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque

dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne

découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le coeur gonflé

d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes

par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses

pudeurs de convention. Si le _Laocoon_ se torturant dans le marbre

sous les noeuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses

tortures?... Quand le coeur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?

Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer

l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De

tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré,

homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action,

rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire

lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais

elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon coeur que

celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant

leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des

couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 37 / 339 题