La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma
vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et
jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou
vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux
ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les
plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi
les grands événements de mon pays.
La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action
des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est
rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan
dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes
commotions qui soulèvent ses vagues, prend tout à coup quelque chose
de subitement littéraire dans ses instincts; il veut qu'on lui parle,
non dans l'ignoble langage de la _taverne_ ou de la _borne_, mais dans
la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus magnanime que les
hommes des grands jours puissent trouver sur leurs lèvres. J'ai eu
l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le long dialogue
que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et la foule, que
plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple m'écoutait; que
la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, mais que les
paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses orateurs
obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que ces
orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La
grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que
vous voudrez!
Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons
comment elle console le coeur dans les disgrâces.