L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les
révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la
diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent
comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté
littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent
littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les
champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les
congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce qui
méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté par
le génie des littérateurs.
L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne
racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la
philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était
selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.
L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien
dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas;
il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un
aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus
positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour
dignifier leur oeuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien dit
ne mérite pas d'être fait.
C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi
nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les
annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'oeil que, tant
qu'ils n'ont pas été littéraires, ils n'ont pas été, et que leur
mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec elle:
dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, il
n'existe plus.