XXXII.

L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les

révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la

diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent

comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté

littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent

littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les

champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les

congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce qui

méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté par

le génie des littérateurs.

L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne

racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la

philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était

selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.

L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien

dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas;

il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un

aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus

positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour

dignifier leur oeuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien dit

ne mérite pas d'être fait.

C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi

nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les

annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'oeil que, tant

qu'ils n'ont pas été littéraires, ils n'ont pas été, et que leur

mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec elle:

dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, il

n'existe plus.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 35 / 339 题