Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant
apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants,
jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un
à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière
intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas son
long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon souvenir que le
timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes oreilles. Puis,
me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du jardin: «Allez, mon
enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, tout le mystère que
vous avez vu!»
Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination.
J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans
cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce
qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela
fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les
bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces
morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son
acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la
ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me
permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont.
L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.