Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large
fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et
la table de travail du philosophe.
«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai
connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un
être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans
l'amitié de ces deux soeurs aussi sauvages que moi, une société pour
mon coeur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et
jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.
«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point
d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu
de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette peine. Je vis au milieu
d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y attacher à
personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je remue cette
litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque volume que je
tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; quand il m'a tout
dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient pour moi ces morts
ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la terre, leur pensée?
Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en exhume une pour faire
place à une autre, et je trouve plus de vie ainsi sous la terre qu'il
n'y en a dessus!»