M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais
d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou
regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de
complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et
l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses,
politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du
Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait
depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.
Cette connaissance si approfondie et si universelle des sciences, des
lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne s'expliquait
pas autrement que par des conjectures. Son existence était une énigme.
On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la
diplomatie secrète de Louis XV dans le nord de l'Europe; qu'il avait
vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité
confidentielle de Catherine II et du grand Frédéric; qu'il avait été
lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette
dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de
connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de
manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais
il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et
l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret.
Il dort dans le mystère comme il a vécu.