M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le
cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant
quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La
malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été
Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque
vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de
cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en
Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II.
Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait
le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard
entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien
de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande
rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour
rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un
noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me
sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance
très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la
candeur de ma figure et de mon âge.
Les deux soeurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des
soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs
laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère.
Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui
ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je
restai seul avec M. de Valmont.