XIX.

Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune

au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient

bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs

têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là,

entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était

presque tous les jours le thème de leur discussion. Quand ces

discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours sur

la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon père, M.

de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; ils

citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain qu'ils

étudiaient alors.

Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui

montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J.

Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le

_Contrat social_, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique

et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt

un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne

pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques

comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce

Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles

et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.

Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait

habituellement dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en français,

tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer avec

éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à travers

l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.

Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille

dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa

bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte

discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman,

journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois

par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui

interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton

grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de

Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les

journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge;

mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici,

après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit

amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait avec la vibration

lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule dans une

profonde cavité.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 22 / 339 题