Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune
au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient
bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs
têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là,
entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était
presque tous les jours le thème de leur discussion. Quand ces
discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours sur
la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon père, M.
de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; ils
citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain qu'ils
étudiaient alors.
Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui
montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J.
Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le
_Contrat social_, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique
et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt
un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne
pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques
comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce
Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles
et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.
Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait
habituellement dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en français,
tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer avec
éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à travers
l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.
Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille
dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa
bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte
discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman,
journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois
par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui
interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton
grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de
Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les
journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge;
mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici,
après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit
amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait avec la vibration
lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule dans une
profonde cavité.