Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté
par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses
deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière
page du _Phédon_, et où les premières étoiles scintillèrent dans le
ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de
Socrate.
Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs
yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient
penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu,
assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus
vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même
Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du _Pnyx_ et les
pentes dénudées du _Pentélique_, je reconnus une ressemblance
parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et les collines
ruisselantes de pierres de mon pays.
On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles
scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens
devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés
et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers
par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels
oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le
recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un
livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent
pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout
l'été, jusqu'aux froids de l'automne.