Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux
voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses
chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil,
aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la
troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour
ces trois amis.
Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de
condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage
et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien
sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par
degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves
sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon
père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et
d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de
Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire,
la modestie et cependant l'ardeur de son âge.
La politique était toujours le premier texte de l'entretien:
l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers,
qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux
interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les
autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs
pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour
des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait
succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les
esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par
attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il
avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume
d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans
l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la
liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse,
mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même
étouffée en lui et autour de lui.