Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire
m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me
demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses
intellectuelles.
Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une
montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans
doute par dérivation de son ancien nom latin, _mons arduus_, la
montagne de _Monsard_. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont
semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds,
quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la
falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.
Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés
par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus
adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées
de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en
formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une
forteresse démantelée.
Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de
cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer
dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires
pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les
unes des autres comme des stalles dans un choeur d'église, forment une
façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers
ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour
se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns
presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans
que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles
préservées du vent.
La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste
comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les
villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit
le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans
les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.
Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle
ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des
Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se
précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de
l'Adriatique.
On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les
bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la
chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du
pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles
sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe
mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites
lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées
que les hauts lieux inspirent.