XI.

Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire

m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me

demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses

intellectuelles.

Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une

montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans

doute par dérivation de son ancien nom latin, _mons arduus_, la

montagne de _Monsard_. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont

semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds,

quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la

falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.

Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés

par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus

adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées

de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en

formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une

forteresse démantelée.

Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de

cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer

dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires

pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les

unes des autres comme des stalles dans un choeur d'église, forment une

façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers

ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour

se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns

presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans

que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles

préservées du vent.

La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste

comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les

villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit

le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans

les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.

Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle

ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des

Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se

précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de

l'Adriatique.

On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les

bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la

chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du

pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles

sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe

mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites

lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées

que les hauts lieux inspirent.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 14 / 339 题